Ne pas "livrer" l'Esprit

NE PAS "LIVRER" L’ESPRIT

Père Sophrony  : Paroles à la communauté

(publiée dans le N° 12 de la revue "Buisson Ardent") 

   Comment lutter contre les passions? Ne pas laisser l’esprit vagabonder,      mais le "tenir en enfer"

 Je rends de nouveau grâces à Dieu, Qui m’a donné la force de me retrouver parmi vous et de parler de ce qui est essentiel pour nous qui avons choisi la voie monastique. À nos frères et amis de l’extérieur, présents à nos réunions, nous devons préciser que ces entretiens concernent avant tout les membres de notre communauté.

 Lutte contre les pensées passionnelles...

La dernière fois, l’une des dernières fois, à la demande de quelqu’un, — je ne me souviens plus qui c’était —, j’ai essayé de parler de la manière de vaincre une pensée tenace, insistante. Bien sûr, le thème qui traite des moyens permettant de vaincre une pensée obsédante, qui ne nous laisse pas de repos et ne nous permet pas d’accomplir nos activités dans l’esprit des commandements (il s’agit d’un des aspects essentiels de la lutte contre les passions, mais je ne suis pas disposé maintenant à répéter ce que j’ai déjà dit), — ce thème, donc, fait partie intégrante de l’ascèse monastique. Aujourd’hui, je prie Dieu de me donner des forces pour vous dire quelque chose qui soit vraiment utile au salut.

  ...par la prière et le jeûne

Dans l’Évangile, nous avons un passage où un homme amène à Jésus son fils possédé d’un démon. Lorsque les disciples demandèrent au Christ « Pourquoi n’avons-nous pas pu expulser le démon ? », le Seigneur (qui avait chassé d’une seule parole le démon qui tourmentait le jeune homme) leur répondit : « Cette espèce, on ne la fait sortir que par la prière et le jeûne » (cf. Matthieu 17, 14-21). Le Seigneur nous a donné les principes les plus généraux, dont nous devons découvrir le contenu par une longue ascèse. Le jeûne, compris surtout comme diète extérieure, devient d’autant plus rigoureux que l’homme applique moins son esprit au combat spirituel. D’une manière générale, le jeûne vise la nécessité de s’abstenir de tout ce qui n’est pas en accord avec l’esprit des commandements. « Par le jeûne et la prière »... Ainsi donc, le jeûne et la prière augmentent dans leurs formes extérieures, dans la mesure où nous appliquons moins notre esprit aux réalités spirituelles.

 Lutte contre les passions

Lors d’un de nos précédents entretiens, que je viens de mentionner, j’ai examiné avec vous comment on peut vaincre telle ou telle pensée. Dans un autre entretien, je vous avais expliqué comment exercer le contrôle sur notre esprit : où notre esprit — passez-moi l’expression — se balade-t-il ? Par quels chemins boueux passe-t-il ? Comment l’empêcher d’aller se promener là où il ne convient pas, où il se couvre de boue, de passions, et par là-même souille toute notre vie ? Comment passer d’une telle pensée à une autre qui puisse sanctifier toute notre vie, préparer notre esprit à la vie du siècle à venir ? Cependant, je vais vous parler maintenant de cette activité générale du moine : la lutte contre les passions. 

Tenir notre esprit au-delà du voile du Huitième jour

Toute passion appartient au monde créé. Après la chute d’Adam, chaque chose créée peut susciter en nous telle ou telle « forme », telle ou telle « représentation » passionnelle, spécifique à chaque passion, selon son caractère propre.

Le principe dont je voudrais vous parler aujourd’hui peut être brièvement formulé par les mots : « ne pas livrer notre esprit, le garder sous notre contrôle ». Selon le conseil du grand apôtre Paul, après que le Seigneur fut ressuscité et monté aux Cieux, notre esprit-intellect doit être là où est notre Seigneur, c’est-à-dire au-delà du voile du Huitième jour (cf. Hébreux 6, 19). Si nous sommes conscients de la nécessité d’un pareil contrôle sur notre esprit, d’une pareille ascèse qui maintienne notre esprit-intellect au-delà du voile du Huitième jour, alors notre activité noétique sanctifiera tout notre être, au lieu de le souiller par les passions et les pensées pécheresses.

 Ne pas livrer l’esprit-intellect

Pourquoi ai-je utilisé l’expression « ne pas livrer l’esprit » ? Si vous désirez découvrir — comme le font certains Pères — comment agit telle ou telle pensée passionnelle et ensuite examiner où elle mène, il faudra, pour l’arrêter, ne pas prêter attention au mouvement par lequel elle est possédée... Lorsque nous ne livrons pas notre esprit, aucune passion ne peut agir en nous.

La voie menant à la victoire sur les passions pécheresses a été décrite de la manière suivante par Maxime le Confesseur, ce grand ascète : « Impose à ton corps une ascèse adaptée à tes possibilités, mais concentre toute la force de ton intellect sur l’ascèse spirituelle »[1]. Ainsi donc, si nous prenons garde à ce que notre esprit-intellect ne s’unisse d’aucune manière à l’« image » de la passion qui frappe à la porte de notre cœur pour nous attirer à un acte peccamineux, il s’ensuivra que notre lutte ascétique consistera largement en la culture de notre esprit-intellect.

Aucune autre culture au monde ne connaît ce dont a parlé notre Seigneur Jésus-Christ, le Créateur du monde, « par Qui tout a été fait » (cf. Credo). Lorsque nous nous décidons à Le suivre où qu’Il aille (cf. Matthieu6, 19), toute notre existence est sanctifiée par Sa divine sainteté.

Ainsi, c’est en ne livrant pas notre esprit à la pensée passionnelle, à l’image de la passion qui veut nous attirer au péché, mais en l’orientant vers l’ascèse qui consiste à suivre le Christ, que nous parcourons notre voie monastique. Lorsqu’il nous est accordé de vaincre les attaques de chaque passion, alors, en suivant le Christ, notre esprit se prépare par là-même au mode d’existence éternel, à demeurer éternellement avec Lui, le Christ, ainsi qu’avec le Père et le Saint-Esprit.

 Un exemple: la haine

Je vais essayer de vous donner un exemple. Admettons que nous soyons poursuivis par une pensée de ressentiment parce que quelqu’un nous a offensés. La passion frappe à la porte de notre cœur : « Il faut te venger de cette offense ! » Toute passion ne peut être mise en œuvre que par la participation de l’esprit-intellect, c’est-à-dire par l’attention que notre esprit lui prête. Si nous rejetons de notre esprit les images des gens qui nous ont offensés et la forme même de l’offense, nous serons vainqueurs. Cette passion n’agira plus en nous, et nous vivrons librement, ayant observé ce principe : « ne pas livrer l’esprit ».

 L’obéissance conduit à la pureté de l’esprit

Par cette voie, notre esprit s’éduque à demeurer éternellement avec Dieu, même durant le sommeil. Mais cela n’est pas donné immédiatement, ni rapidement, à tous. Nous commençons tous par de petites choses. Avant tout, dans cet ordre d’idées, se situe l’obéissance. Nous abandonnons notre volonté à l’appréciation de notre père spirituel ou de notre higoumène. Ainsi, par ce simple acte d’obéissance, d’obéissance spirituelle, nous libérons notre esprit des soucis de la vie quotidienne. Le fardeau de ces soucis repose entièrement sur notre père spirituel ou sur notre higoumène. Quant à nous, nous sommes libres de ces soucis, et notre esprit peut s’abandonner totalement à Dieu.

Lorsque notre esprit est occupé par Dieu — Qui est, bien sûr, totalement pur — il devient pur, lui aussi. Cette expérience d’un esprit pur n’est donnée que dans les monastères. Pourquoi ? Parce que c’est seulement dans les monastères, et non dans la vie courante du monde, que nous pouvons nous livrer aux décisions d’un homme qui a déjà vécu en Dieu, dans la Tradition de l’Église, plus de temps que nous-mêmes.

Notre père spirituel, n’étant pas soumis aux mêmes influences passionnelles que nous, trouvera la solution la meilleure.

 La pureté de l’esprit introduit dans la théologie véritable

Ainsi, par une méthode des plus simples, nous montons subitement à une hauteur que n’atteint aucune acrobatie intellectuelle. Souvenez-vous de ces paroles du Starets : « Je me suis mis à faire comme le Seigneur me l’avait enseigné, mon esprit se trouva purifié et l’Esprit Saint témoignait de mon salut. » Seul est pur l’esprit qui est davantage lié au cœur qu’à l’intellect... Comme dit le Seigneur : « Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu » (Matthieu 5, 8).

C’est de cette manière, en demeurant dans la pratique de l’obéissance, que le moine apprend à « théologiser ». Selon l’avis de saints, tels Syméon le Nouveau Théologien et d’autres, appelés « Pères neptiques » — c’est-à-dire ayant mené une vie de vigilance, une vie « noétique » — seul un esprit, un intellect pur est apte à faire de la véritable théologie.

Ainsi, par une voie toute différente de la voie académique, la vie monastique nous conduit aux contemplations théologiques du plus haut degré.

Voilà... Pendant que je vous parle, on a l’impression que tout cela est assez simple et en même temps étonnamment efficace. Et vraiment, il en est bien ainsi.

Si nous disons : « ne pas livrer l’esprit », c’est parce que chaque passion est liée à telle ou telle image extérieure ou mentale. Cette limitation est propre au monde créé.

 Lutte contre la passion charnelle

Les passions n’agissent pas toutes de la même manière en chaque homme ; mais, d’une manière générale, on peut dire que la lutte la plus âpre pour l’humanité, c’est la passion charnelle ; pour commencer, elle propose la jouissance, mais ensuite elle se transforme en mort. Dans le cas de la passion charnelle, la lutte avec les images qui harcèlent notre conscience est plus rude qu’avec les autres passions. L’expérience millénaire du monachisme a montré que le fait de ne pas livrer l’esprit à de telles obsessions passionnelles conduit à une culture des plus élevées.

En ne livrant pas l’esprit aux images suggérées par la passion charnelle, nous nous en libérons, et la passion devient inopérante. Au début, tant que l’homme est encore jeune et se développe physiquement pour devenir apte à procréer, cela n’est pas si simple. Mais — et cela semble nous dépasser — lorsque l’homme surmonte par l’ascèse mentale ce qui apparaît comme une loi cosmique en vue de la procréation et parvient à purifier et à libérer son esprit des pensées extérieures liées à cette passion, alors il devient tout à fait autre. C’est pourquoi les Pères ont appelé cet état « sagesse intégrale ».

L’expérience millénaire a démontré que lorsque cette ascèse est pratiquée correctement, c’est-à-dire par obéissance, dans l’abstinence en tout (c'est-à-dire dans le jeûne) et dans la prière, l’homme n’en subit aucun dommage, ni sur le plan psychique, ni sur le plan intellectuel.

 Deux causes de troubles psychiques

Comme le plus souvent la perte de l’équilibre mental d’un homme normal survient en cas d’orgueil et en cas de lutte charnelle, alors, en triomphant de l’une et de l’autre passion, l’homme conserve son équilibre et toute sa capacité d’accomplir une activité raisonnable.

 Séduction de la philosophie

Pourquoi est-ce que je parle comme cela ? Je vous le dirai : d’après ma propre expérience ! En son temps, j’aimais énormément la philosophie et j'étais attiré par elle. L’acrobatie de l’intellect qui se meut librement dans l’espace et dans la vie cosmiques procure une intense jouissance, mais ne nous dirige pas vers la voie dont parlent les commandements du Christ.

 Diversité des courants spirituels

Dans les courants contemporains de la vie spirituelle, il existe d’autres approches, mais, personnellement, je vous propose de vous en tenir à notre système d’éducation spirituelle. Pour nous, la contemplation n’est d’aucune manière de la « psychanalyse », mais bien l’état de notre esprit lorsque les réalités du monde divin deviennent pour lui des évidences.

D’autres comprennent la contemplation — je m’abstiens de citer des noms — comme une introspection, une fine analyse psychologique de chacune de nos pensées, de chacune de nos actions. Nous ne vivons pas comme cela. C’est la voie de la science dans sa forme contemporaine, — de la psychologie.

 Passion charnelle et orgueil

J’espère que le Seigneur nous donnera encore l’occasion de parler de cette pratique monastique, de cette culture monastique. Mais aujourd’hui je dirai seulement que, de toutes les passions, les plus terribles sont évidemment la passion charnelle et l’orgueil. Si, avec la chair, la lutte revient à « ne pas livrer l’esprit », avec l’orgueil elle consistera à « tenir son esprit en enfer ».

 Deux sortes d’humilité

Les conceptions des hommes spirituels sur les choses de ce genre — sur l’orgueil ou sur la lutte charnelle — diffèrent de celles des gens vivant selon le monde.

Je ne cacherai pas que c’est avec une grande tristesse que je vois la meilleure connaissance qu’ait apportée sur terre le Seigneur Jésus-Christ négligée par les hommes de notre époque. On en est même arrivé à ce grand paradoxe : les gens ont honte de se dire chrétiens ! Mais aucune de ces personnes qui s’éloignent n’a la moindre idée de ce qu’est l’humilité divine.

Ce Dieu qui est tout-puissant, infini dans Ses actes créateurs, Il est humble. Mais cette humilité est d’un tout autre genre que ce qu’en pensent les gens. Et cela ne peut être qu’un don d’En-haut.

Nous trouvons chez notre bienheureux père Silouane une pensée théologique remarquable. Je dois confesser mon ignorance, mais il me semble (dans mon manque de connaissances) que personne n’a parlé de l’humilité comme lui, en distinguant deux sortes d’humilités. L’humilité du Christ, propre à Son amour, celle qu’Il recommande d’apprendre de Lui (cf. Matthieu 11, 19) — cette humilité n’est pas créée : elle est propre à Dieu Lui-même.

En lisant les œuvres de ce grand ascète de notre siècle, Silouane, soyez attentifs à ces nuances, lorsqu’il dit qu’autre est l’humilité ascétique, autre celle, divine, du Christ : celle-ci ne peut être décrite et, en elle, il n’y a pas d’éléments de relativité. Elle possède un caractère absolu et ne comporte aucune comparaison avec autrui, alors que l’humilité ascétique s’exprime ainsi : « Je suis pire que tous. »

 Pour lutter contre l’orgueil, « tenir notre esprit en enfer »

« Comment comprendre ces paroles ? » se demandent beaucoup. « Cet homme mène sûrement une vie d’abstinence, et il est parfaitement lucide. Pourquoi dit-il : “Je suis pire que tous” ? S’agit-il donc d’une fausse humilité ? » Non, il s’agit de tout autre chose. Il y a une analogie avec ce que nous vivons quand nous ressentons une douleur : lorsque cette douleur dépasse le seuil de notre endurance, nous croyons souffrir plus que tous. Ainsi donc, pour l’ascète qui aspire à l’humilité, l’absence de cette humilité — absence qui se manifeste par la venue de pensées élevées à son propre sujet — est la cause d’un terrible combat. C’est ce combat qui provoqua les paroles du Christ : « Tiens ton esprit en enfer », en réponse à la demande de Silouane : « Seigneur, apprends-moi comment je puis devenir humble. »

 Le Christ pratiqua cette méthode

Si vous lisez attentivement l’Évangile, vous verrez que, pour lutter contre l’orgueil, qui est la plus redoutable des passions, le Seigneur agissait sur terre précisément de cette manière. Alors qu’Il avait accompli une guérison et qu’autour de Lui les gens se tenaient stupéfaits par la grandeur du miracle, Il dit à Ses disciples : « Sachez que le Fils de l’Homme sera mis en jugement et on le condamnera à mort » (cf. Matthieu 20, 18 ; Marc 10, 33). Lorsqu’une femme versa de la myrrhe précieuse sur Sa tête, Il évoqua Sa sépulture (cf. Marc 14, 8). Vous voyez comment Lui, bien qu’étant Dieu selon Sa Personne, emprunta malgré tout cette voie.

 Comment lutter contre les pensées ?

Pour nous, moines, il nous faut absolument connaître cela. Car, si nous étudions tous les systèmes théologiques et que nous nous contentons de nous en souvenir et de tout garder comme un savoir livresque, mais sans triompher de l’orgueil, tout cela sera en vain.

Je vous ai maintenant parlé en faisant une certaine digression. Mais, pour le moment, concentrez-vous sur ceci : lorsque vous êtes attaqués par des pensées passionnelles, efforcez-vous, au moyen d’une vie modeste, simple, d’échapper par votre esprit aux images de la passion. Ou bien allez travailler, allez voir quelqu’un, ou, ce qui est encore mieux, priez.

On lutte contre l’orgueil en se condamnant soi-même à tout jamais, comme n’étant pas digne de Dieu.

 Quand la théologie est l’état de notre esprit

Vous voyez comme tout dans cette vie, dont nous parlons maintenant, est différent de tout le reste. Prenez notre père : pendant une heure, son intellect eut la certitude de sa perdition éternelle. (Il dira lui-même, par la suite, comme cet « esprit » de désespoir est terrible.) Alors, le Seigneur lui apparut, sans paroles, et, par Son regard plein de joie, le ravit jusqu’aux Cieux. En un instant il comprit, comme un état de son esprit, des choses au sujet desquelles de grands philosophes et théologiens dissertent abstraitement.

Ne pensez pas que je parle avec quelque animosité contre la science. Non ! Je dis que la science, qui enrichit notre esprit, ne sauve pas à elle seule, sans la vie.

Ainsi donc, pour aujourd’hui, mon entretien peut se résumer en ces quelques mots : « ne pas livrer son esprit ». J’espère que le Seigneur nous donnera encore d’autres occasions de parler de notre vie.

 

 

[Tous chantent : ] « Il est digne en vérité de te célébrer, ô Mère de Dieu, bienheureuse à jamais et très pure et Mère de notre Dieu ! Toi, plus vénérable que les Chérubins et incomparablement plus glorieuse que les Séraphins, qui sans tâche enfantas Dieu le Verbe ; toi, véritablement Mère de Dieu, nous t’exaltons ! »

[P. Sophrony prie : ] « Grand Saint Jean, précurseur du Seigneur, notre intercesseur et notre protecteur, prie le Christ pour nous. »

« Saint Père Silouane, prie le Christ-Dieu de prendre pitié de nous et du monde de Dieu. »

« Par les prières de nos saints Pères, Seigneur Jésus-Christ, notre Dieu, aie pitié de nous. »

[Tous chantent : ] « Amen. » 


 

  

(Cet entretien eut lieu en russe le lundi 30 décembre 1991 dans l’église Saint-Silouane.)



[1] Cf. Centuries sur la charité IV, 63.