Les afflictions sont le signe de la faveur de Dieu

Les afflictions sont le signe de la faveur de Dieu

Archimandrite Sophrony

Lettre à David Balfour (XV)[1]

(De la vaillance dans les afflictions qui sont l’essence de la bienveillance de Dieu envers nous. Rendre grâce à Dieu pour celles-ci. Les afflictions sont le chemin vers la déification.)

 (Lettre publiée dans le N° 10 de la revue de l'Association, "Buisson Ardent")

 

Mont Athos, 21 janvier (3 février) 1933

 Vénéré Père David, Bénissez !

 Frère bien-aimé dans le Seigneur, paix à votre âme dans le Seigneur.

Notre vie est « un flot irrésistible » (Septante, Ps. 123, 4). Ce ne sont pas seulement les débutants, — tels que nous, aspirant seulement à nous engager sur la voie de l’ascèse —, qui sont éprouvés. Les pères parfaits qui avaient atteint les hauteurs ultimes de la contemplation, eux non plus, ne demeuraient pas inébranlables. Ne soyez pas troublé par les afflictions et les incertitudes qui s’emparent de vous, mais tenez ferme par la foi quand les vents changent, c’est-à-dire les états d’âme. À cet égard, il est bon de nous affermir dans la conscience de ce que toutes les tentations qui nous arrivent sont d’un grand profit : elles enseignent la lutte spirituelle, elles permettent de se connaître soi-même. Une âme vaillante doit même aimer les tentations car, en les surmontant, elle devient plus forte, plus ferme, plus expérimentée, plus sage : elle devient capable de s’élever vers la contemplation.

 

Je vous ai souhaité la paix de l’Esprit Saint, mais je sais d’après les œuvres des saints Pères qu’il est impossible d’acquérir cette paix si l’âme n’a pas auparavant enduré de nombreuses tempêtes, par moments effrayantes et grandioses.

L’âme inexpérimentée a peur des tentations, mais, quand elle apprend à les surmonter, alors elle devient intrépide dans sa ferme espérance en Dieu ; alors elle n’a peur de rien, ni des échecs, ni des afflictions et des maladies, ni de l’humiliation et de la persécution, ni des rencontres avec « des doctrines étrangères » (He 13, 9). Mais il est impossible d’atteindre cet état sans de nombreuses batailles et de multiples tentations.

Ce dernier mois, mon âme, à votre sujet, n’est déjà plus aussi tranquille qu’elle l’était en novembre, jusqu’à la mi-décembre. J’aimerais être avec vous, partager vos efforts, vos peines et vos afflictions. Quelles afflictions ? Quelles qu’elles soient, jusqu’aux doutes et aux incertitudes, jusqu’aux achoppements volontaires ou involontaires, le manque d’organisation dans la vie, l’absence d’un guide et même d’un ami proche. Toutes les afflictions. Et j’aimerais que dans toutes ces afflictions vous vous réjouissiez en esprit, c’est-à-dire avec votre intellect, y découvrant encore un autre aspect : le témoignage du sublime amour de Dieu pour nous. Les afflictions, pour une âme qui aime le Christ, c’est de la nourriture ; c’est comme du bois pour attiser le feu intérieur. Les afflictions nous donnent la possibilité de manifester notre amour pour Dieu. Une vie selon les commandements de Dieu conjuguée avec l’ascèse du renoncement à soi-même est une nécessité absolue pour dûment connaître Dieu, nous connaître nous-mêmes, et connaître la relation réciproque entre Dieu et nous. L’effort provisoire (dans cette vie) et l’ascèse demeurent absolument nécessaires pour qu’une fois ce seuil franchi, nous atteignions la vraie sagesse et la liberté, pour que nous devenions aptes, comme dit saint Macaire le Grand, à la vie dans le Royaume céleste[2], dans la lumière de la Face de Dieu, qui est avant tout « la lumière de la connaissance »[3].

Si nous étions en vérité nobles ou dignes (car c’est la qualité des élus de Dieu, de Ses enfants), nous devrions marcher vers les souffrances volontaires, comme le Christ marchait vers « la passion volontaire » ; mais, à cause de notre infirmité, rendons au moins grâce au Seigneur et louons-Le pour les afflictions qui s’emparent de nous. C’est l’affaire des hommes spirituels que de rendre grâce à Dieu pour la possibilité qui nous est offerte de marcher vers des afflictions volontaires pour Son Nom, pour l’accomplissement de Ses commandements ; de chanter l’infinie Sagesse de Dieu, qui a réuni pour nous les conditions favorables pour ces souffrances volontaires. (Quelqu’un a dit que les Anges nous envient, étant privés de cette possibilité[4]) Ce n’est que de cette façon que nous pouvons témoigner notre libre volonté d’amour pour Dieu ; ce n’est qu’en suivant cette voie que l’homme peut devenir l’ami de Dieu, le frère du Christ, et atteindre le salut parfait, la déification en Christ.

Tant que l’âme n’a pas été éprouvée par les afflictions, tant qu’elle n’a pas compris que la possibilité offerte de souffrir pour le commandement de Dieu manifeste l’amour grandiose et ineffable du Créateur pour nous, amour qui, au moyen de cette voie de souffrance, nous élève à l’état divin, jusqu’à ce moment-là elle reste à l’état d’enfance, déraisonnable ou raisonnable seulement potentiellement, inapte au Royaume céleste. Lisez à ce sujet saint Macaire d’Égypte[5]. Mais voilà ! si nous comprenons l’amour de Dieu pour nous, alors nous Lui rendrons grâce, avec Son secours, même jusqu’à notre dernier souffle.

Le désir de mon cœur en cette heure est que votre âme demeure dans la paix et dans la joie.

Cher Père David, ne vous dépêchez pas. Vous perdez le fil de la vie, vous cherchez des voies pour vous installer de façon plus certaine, plus permanente. Et cela est compréhensible. Mais ne vous pressez pas. Il faut un plus grand abandon à la volonté de Dieu et moins de réflexions sur la manière de s’installer au mieux ; il y a encore bien des éléments dont vous ne tenez pas compte dans vos réflexions et vos suppositions, vous vous trompez sur beaucoup de choses ; mais il ne peut en être autrement. Cela, vous le verrez plus tard.

Que le Seigneur donne la paix à votre âme. Je prie Dieu pour cela, et je prie la Mère de Dieu pour que notre Souveraine arrange votre vie selon sa bienveillance divine. Mais qu’est-ce que ma prière, et même celle de qui que ce soit d’autre ? Ce n’est que la manifestation de notre amour mutuel que le Christ nous a laissé en héritage. Il prend, Lui-même, soin de vous ; notre Souveraine, elle-même, vous protège.

Tout ce mois, je suis surchargé de travail. Je n’ai pas eu la possibilité de lire le livre de St Jean de la Croix : il est là, les pages encore non coupées, et je n’ai même pas pu vous écrire.

L’indigne Hiérodiacre Sophrony,

votre plus petit frère en Christ

(Trad. du russe par Sœur Yelena ;

© 2004, Monastère Saint-Jean-Baptiste).

 



[1]              Lettre au Père David Balfour (1903-1989). Moine catholique anglais, lié aux débuts du monastère bénédictin de Chevetogne (Belgique). Il visita en 1932 le Mont Athos où il rencontra le Starets Silouane et le Père Sophrony. À cette époque, il devint orthodoxe et entretint dès lors, et jusqu’à sa mort, une étroite correspondance avec le Père Sophrony. La lettre que nous publions ici en traduction française est tirée de L’Ascèse de la connaissance de Dieu. Lettres envoyées du Mont Athos [à D. Balfour] / Archimandrite Sophrony. – Essex, Angleterre ; Moscou : Éd. du Monastère Saint-Jean-Baptiste ; Éd. Palomnik, 2002. – Pp. 196-200. – [En russe].

[2]              Cf. Les Homélies spirituelles / saint Macaire. – Bégrolles-en-Mauges : Abbaye de Bellefontaine, 1984. – P. 153. – Spiritualité Orientale ; 40. – Homélie 8, 1-3.

[3]              Tropaire de Noël.

[4]              Cf. 1 P 1,12.

[5]              Cf. plus haut note n°2.