La tragédie de l'Homme

LA TRAGEDIE DE L'HOMME

Archimandrite Sophrony 

(Chapitre 4 de "Sa vie est la mienne", Archimandrite Sophrony, Editions Du Cerf, Paris 1981, pp. 40 à 45)

La tragédie de notre temps réside dans notre ignorance ou notre mépris presque complets du fait qu’il y a deux royaumes : l’un temporel, l’autre éternel. Nous voudrions bâtir le Royaume des Cieux sur terre, rejetant toute idée de résurrection ou d’éternité. Alors la résurrection n’est plus qu’un mythe ; Dieu est mort.

Retournons à la révélation biblique, à la création d’Adam et d’Eve, et au problème du péché originel. « Dieu est lumière, et en Lui il n’y a point de ténèbres » (1 Jn 1, 5). Le commandement donné dans le Paradis à nos premiers parents l’indique. Il implique, en même temps, que , malgré l’absolue liberté dont jouissait Adam, choisir de manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal entraînait une rupture avec Dieu, unique source de vie. Optant pour la connaissance du mal – autrement dit en s’unissant existentiellement au mal, en se délectant du mal – Adam se sépara inévitablement de Dieu qui ne peut en aucune façon être associé au mal (cf. 2 co 6, 14,15). En rompant avec Dieu, Adam meurt. « Le jour où tu en mangeras », te séparant ainsi de moi, rejetant mon amour, ma parole, ma volonté, « tu mourras sûrement » (Gn 2, 17).
Il est sans importance de savoir exactement comment Adam 
goûta au fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Son péché fut de douter de Dieu, de chercher à déterminer sa propre vie indépendamment de Lui, et même coupé de Lui, selon l’exemple de Lucifer. Là réside l’essence du péché d’Adam – c’était un pas vers l’auto déification.



Adam pouvait naturellement désirer la déification – il avait été créé à la ressemblance de Dieu - , mais il pécha en recherchant cette déification non pas dans l’union avec Dieu, mais en se séparant de Lui. Le serpent trompa Eve, compagne que Dieu avait créé pour Adam, en lui suggérant que Dieu avait posé une interdiction qui limitait leur liberté de rechercher la divine plénitude de la connaissance, ajoutant que Dieu ne voulait pas qu’ils soient « comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » (Gn 3,5).

J’ai tout d’abord rencontré la notion de tragédie, non pas dans la vie, mais dans la littérature. Il me semblait dans ma jeunesse que les semences de la tragédie sont jetées quand l’homme est totalement captivé par un idéal. Pour l’atteindre, il est prêt à tous les sacrifices, à toutes les souffrances : il donnerait jusqu’à sa vie. Mais s’il parvient à l’atteindre, le but de ses efforts, celui-ci se révèle n’être qu’une chimère décevante : la réalité ne correspond pas à ce qu’il imaginait. Cette triste découverte conduit à un profond désespoir, blesse l’esprit et aboutit à une mort odieuse.
Différentes personnes ont des idéaux différents. Il y a l’ambition du pouvoir, comme chez Boris Godounov. Pour atteindre son but, il n’hésita pas à verser le sang. Ayant obtenu le succès, il découvrit qu’il n’avait pas atteint ce qu’il escomptait. « J’ai atteint le faîte du pouvoir, mais mon âme ne connaît nul bonheur. » Alors que les objectifs de l’esprit incitent à une quête plus noble, le génie dans le domaine de la science ou des arts réalise tôt ou tard son incapacité de consommer sa vision initiale. Encore une fois, le dénouement logique en est la mort.

Le destin du monde me troublait profondément. A toutes les étapes, la vie humaine était inévitablement mêlée de souffrance. L’amour même était plein de contradiction et de revers amers. Partout était apposé le sceau de la destruction et de la mort.  ‘étais encore jeune homme lorsque le caractère tragique des événements historiques dépassa tout ce que j’avais pu lire dans les livres. (Je fais ici allusion au déclenchement de la Première Guerre mondiale, qui devait être bientôt suivie par la Révolution russe.) ,Mes espoirs et mes rêves de jeunesse s’effondrèrent. Mais en même temps une nouvelle vision du monde et de son sens s’offrit à moi. A côté de la dévastation, je contemplai la renaissance. Je vis qu’en Dieu il n’y a nulle tragédie.

La tragédie ne se trouve que dans le sort de l’homme dont le regard ne se porte pas au-delà des confins de cette terre. Le Christ Lui-même ne symbolise aucunement la tragédie ; ses souffrances aux dimensions pancosmiques ne comportent aucun caractère tragique. Le chrétien qui a reçu le don de l’amour du Christ, bien qu’il soit conscient que ce don n’est pas encore complet, échappe, lui aussi, au cauchemar d’une mort qui détruit tout. L’amour du Christ, pendant tout le temps qu’Il demeura avec nous sur cette terre, fut une intense souffrance. « O génération incrédule et perverse, cria-t-Il, combien de temps vous supporterai-je ? » (Mt 17, 17). Il pleura sur Lazare et ses sœurs (cf. Jn 11, 35). Il fut affligé par la dureté de cœur des Juifs qui mirent à mort leurs Prophètes (Cf. Mt 23, 37). A Gethsémani, son âme « était triste à en mourir » et « sa sueur devint comme de grosses gouttes de sang qui tombaient sur le sol » (Mt 26,38 ; Lc 22, 44). Il vécut la tragédie de toute l’humanité, mais en Lui-même il n’y avait aucune trace de tragédie.
Ceci est rendu évident par les paroles 
qu’il adressa à ses disciples (peut-être peu de temps seulement avant de prononcer sa prière rédemptrice pour toute l’humanité dans le jardin des Oliviers) : « Je vous donne ma Paix » (Jn 14,27) et un peu plus tard : « Je ne suis pas seul car le Père est avec moi. Vous aurez des tribulations dans le monde, mais prenez courage, j’ai vaincu le monde » (Jn 16, 32-33).

Il en va de même pour le chrétien : malgré sa profonde compassion, ses larmes et ses prières pour le monde, il n’y a pas en lui de désespoir destructeur. Conscient du souffle du Saint-Esprit, il est assuré de la victoire inévitable de la Lumière. L’amour du Christ jusque dans la tension la plus aiguë de la souffrance (ce que j’appellerais volontiers « l’enfer de l’amour »), parce qu’il est éternel, est libre de toute passion.

Jusqu’à ce que nous atteignions la libération suprême des passions terrestres, la souffrance et la commisération peuvent épuiser notre corps, mais c’est le corps seul qui meurt. « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps mais qui ne peuvent tuer l’âme » (Mt 10, 28).

Nous pouvons dire que même aujourd’hui, l’humanité dans son ensemble n’est pas encore arrivée au niveau du christianisme, mais continue à mener une existence quasi bestiale. En refusant d’accepter le Christ, comme Homme éternel et, ce qui est plus important, comme vrai Dieu et Sauveur – quelle que soit la forme de ce refus et quel qu’en soit le prétexte-, nous perdons la lumière de la vie éternelle. « Père, je veux que ceux que tu m’as donnés soient aussi avec moi là où je suis, qu’ils voient la gloire que Tu m’as donnée, parce que Tu m’as aimé avant la fondation du monde. » (Jn 17, 24).

C’est là, dans le Royaume du Père, du Fils et du Saint-Esprit, que notre 
esprit doit demeurer. Nous devons avoir faim et soif d’entrer dans ce merveilleux Royaume. Alors, nous vaincrons en nous le péché, qui consiste à refuser l’amour du Père tel qu’il nous a été révélé par le Fils (Cf. Jn 8, 24). Quand nous choisissons le Christ, nous sommes transportés au-delà du temps et de l’espace, hors de portée de ce que l’on nomme « tragédie ».

A partir du moment où le Saint-Esprit nous accorde de connaître la forme hypostatique de la prière, nous pouvons commencer à briser les fers qui nous entravent. Emergeant de l’étroite cellule de l’individualisme égoïste vers les vastes étendues de la vie à l’image à l’image du Christ, nous comprenons la nature du « personnalisme » de l’Evangile.
Arrêtons-nous un instant pour examiner la 
différence entre les deux concepts théologiques d’ »individus » et de « personne ». Il est reconnu que l’ego est l’arme dans le combat de l’existence de l’individu refusant l’appel du Christ qui nous demande d’ouvrir nos cœurs à un amour total et universel. La « personne », au contraire – qu’il s’agisse de l’Etre divin ou de l’être humain -, est inconcevable sans l’amour qui étreint tout. Un effort ascétique prolongé et ardu peut nous ouvrir les yeux à l’amour enseigné par le Christ, et nous pouvons saisir le monde entier par nous-mêmes et par nos propres souffrances et recherches.
Nous devenons pareils à un récepteur de radio qui capte les ondes qui remplissent l’atmosphère, et pouvons assumer l’élément tragique présent non seulement dans la vie d’individus isolés mais aussi dans celle du monde entier – et alors nous prions pour le monde comme pour nous-mêmes. Dans une telle prière, l’esprit perçoit les abîmes du mal, les funestes conséquences du fait d’avoir goûté au fruit « de l’arbre de la connaissance du bien et du mal ». Mais ce n’est pas seulement le mal que nous rencontrons, nous entrons aussi en contact avec le Bien absolu, avec Dieu qui transfigure notre prière en vision de la Lumière incréée. L’âme peut alors oublier le monde pour lequel elle priait et perdre conscience du corps. La prière de l’amour divin devient notre être même, notre corps.

L’âme peut retourner au monde, mais l’esprit de l’homme qui a fait l’expérience de cette résurrection et qui s’est existentiellement approché de l’éternité est encore plus fortement convaincu que la tragédie et la mort sont la conséquence du péché et qu’il n’est d’autre voie de salut que le Christ.