Bienheureux l'homme...

 

BIENHEUREUX L’HOMME…[i] 
Extrait des "Expériences Ascétiques" de l'évêque Saint Ignace Briantchaninov

(Traduction de l'Archimandrite Starets Symeon)

Ce texte est paru dans le N° hors-série de Buisson Ardent consacré à l'Archimandrite Starets Syméon paru en 2012)

 

Il chante, l’Inspiré divin chanteur, il frappe sur les cordes sonores.

Lorsque le bruit du monde m’assourdissait, je ne pouvais pas l’entendre. À présent, dans le silence de la solitude, je commence à être attentif à ce chanteur mystérieux. Et les sons, et son chant deviennent plus compréhensibles pour moi. C’est comme si une nouvelle faculté apparaissait en moi, la faculté de l’écouter et celle de le comprendre. Je discerne dans ses sons un nouveau sentiment, dans ses paroles un nouveau sens, étonnant ; étonnant, comme la Sagesse de Dieu.

« Saul ! Cesse d’être en fureur : que l’esprit malin s’éloigne de toi… », chante le saint David, faisant retentir le psaltérion harmonieux.

J’appelle Saul mon esprit, tourmenté, agité par des pensées venant du Prince de ce monde. Lui, mon esprit, a été établi par Dieu, lors de l’institution du royaume d’Israël, lors de la création, et ensuite, lors de la rédemption de l’homme, comme roi, maître de l’âme et du corps. Par la désobéissance à Dieu, la transgression des commandements de Dieu, la violation de l’union avec Dieu, il s’est privé de la dignité et de la grâce. Les forces de l’âme et du corps ne lui sont plus soumises ; lui-même est sous l’influence de l’esprit malin.

Saint David chante, il annonce les paroles du Ciel. Et les sons de son psaltérion sont des sons célestes. Le sujet du chant : la béatitude de l’homme.

Frères, écoutons l’enseignement de Dieu, exposé dans le chant divin. Écoutons les paroles, écoutons les sons, avec lesquels le Ciel nous parle, gronde vers nous.

Ô, vous qui cherchez le bonheur, qui courez après les plaisirs, qui avez soif des jouissances ! Venez : écoutez le chant sacré, écoutez l’enseignement salutaire ! Jusqu’à quand allez-vous errer, fureter par les plaines et les montagnes, par les déserts et les forêts infranchissables ? Jusqu’à quand allez-vous vous faire souffrir par un labeur incessant et inutile, qui ne sera couronné par aucun fruit, par aucune acquisition durable ? Inclinez docilement votre oreille : écoutez ce que, par la bouche de David, l’Esprit Saint dit de la béatitude humaine, vers laquelle tendent tous les hommes.

Que tout se taise autour de moi ! Que s’apaisent à l’intérieur de moi toutes mes pensées ! Que le cœur se taise ! Que ne vive et n’agisse que l’attention pieuse ! Qu’entrent dans l’âme, grâce à elle, des impressions et des pensées saintes !

David fut roi, mais il ne dit pas que le trône des rois, c’est le trône de la béatitude humaine.

David fut chef d’armée, et un héros ; depuis sa jeunesse jusqu’à sa vieillesse, il luttait contre des hommes d’autres races, dans des combats sanglants. Combien de batailles a-t-il livrées, combien de victoires a-t-il gagnées ! Du Jourdain il avança les frontières de son royaume jusqu’aux rives de l’Euphrate, mais il ne dit pas que la béatitude de l’homme est dans la gloire du vainqueur et du conquérant.

David amassa une richesse incalculable, il l’amassa par son épée. L’or reposait dans ses caves comme si c’était du cuivre, et l’argent était jeté par-dessus comme le serait la fonte. Mais David ne dit pas que la béatitude de l’homme est dans la richesse.

David avait toutes les consolations terrestres : dans aucune d’elles il ne reconnut la béatitude humaine.

Lorsque David était adolescent, lorsque son occupation était de faire paître les brebis de son père Jessé, soudain, par ordre de Dieu le prophète Samuel est venu avec les saintes huiles ; il a oint le pauvre berger roi du peuple d’Israël. L’heure de son onction en tant que roi, David ne l’appela pas heure de la béatitude.

David passait les jours de son enfance dans un désert sauvage. Là, ses muscles commencèrent à ressentir les vertus de ceux d’un preux. Sans aucune arme, avec ses seules mains, il se jetait sur le lion et l’ours, il étranglait le lion et l’ours. Là, l’inspiration céleste commença à s’agiter, à remplir son âme. Les mains qui avaient terrassé le lion et l’ours firent un psaltérion ; elles touchaient les cordes tendues et accordées par l’action de l’Esprit. Retentirent des sons harmonieux, suaves, spirituels et raisonnables. Loin, loin, s’en allèrent ces sons, à travers les temps, à travers les siècles et les millénaires, ils se sont répétés et se répercutent par des voix innombrables, ils ont glorifié le nom de David dans tous les coins de la terre, pendant tous les siècles de la vie chrétienne de cette terre. La vie dans le désert, la vie remplie d’admirables exploits, d’admirables inspirations, David ne l’appela pas béatitude humaine.

Bienheureux l’homme, chante-t-il où qu’il soit, dans quelque condition ou quelque rang qu’il soit, cet homme « qui ne s’en est pas allé au conseil des impies, qui ne s’est pas arrêté dans la voie des pécheurs et qui n’a pas siégé parmi ceux qui propagent le mal » (Ps 1, 1).

Bienheureux l’homme qui se garde du péché, qui repousse de lui le péché, quel que soit son aspect ou quel que soit l’habit dans lequel le péché lui serait apparu : qu’il se soit présenté dans un acte inique ou dans des pensées suggérant l’iniquité, ou dans des sentiments apportant des jouissances, de l’enivrement inique.

Si une faible femme repousse d’elle le péché avec un même grand courage, alors elle aussi est « l’homme bienheureux » chanté par David.

Les participants de cette béatitude, ce sont les participants de l’âge viril dans le Christ, adolescents ou enfants, qui résistent fermement au péché. Le jugement juste de Dieu est impartial.

« Bienheureux l’homme qui se complaît dans la loi du Seigneur »(Ps 1, 2). « Bienheureux le cœur qui a mûri dans la connaissance de la volonté de Dieu, qui a vu combien le Seigneur est doux » (Ps 33, 9), qui a acquis cette vision en goûtant aux commandements du Seigneur, qui a uni sa volonté à la volonté du Seigneur. Un tel cœur est « homme ». Bienheureux le cœur embrasé par la ferveur divine ! Bienheureux le cœur qui brûle par le désir inassouvi de la volonté de Dieu ! Bienheureux le cœur qui souffre agréablement et d’une façon insoutenable de l’amour pour Dieu ! Un tel cœur, c’est la place, la demeure, la salle de noces, le trône de la béatitude !

L’aigle est assis, perché depuis l’aube, sur le sommet d’un grand rocher, ses yeux étincelants cherchant avidement une proie. Ensuite, il s’élève dans le ciel bleu, il plane au-dessus des vastes étendues en déployant ses larges ailes, il cherche sa proie. Lorsqu’il la voit, il descend sur elle comme une flèche, un éclair ; comme une autre flèche il remonte avec elle et il disparaît. Il a nourri ses aiglons et, à nouveau, il guette, sur le rocher, ou dans le ciel. Tel est le cœur atteint par la blessure inguérissable de l’amour pour les commandements de Dieu ! Et la béatitude est dans cet amour. Dans les commandements, il n’y a pas que l’effort : en eux est cachée et par leur entremise apparaît l’intelligence spirituelle : « Grâce à Tes commandements, j’ai eu l’intelligence », dit le prophète. « De tout mon cœur je T’ai cherché… J’ai couru dans la voie de Tes commandements, quand Tu as dilaté mon cœur !... Je méditais Tes commandements que j’ai grandement aimés… Mieux vaut pour moi la loi de Ta bouche, que des monceaux d’or et d’argent !... J’ai aimé Tes commandements plus que l’or et la topaze !... Dans mon cœur j’ai caché Tes paroles, pour ne pas pécher contre Toi !... J’exulterai à cause de Tes paroles, comme celui qui a trouvé de riches dépouilles !... Incline mon cœur vers Tes témoignages, et non vers la convoitise !... Conduis-moi sur le chemin de Tes commandements, car je veux le suivre… » (Ps 118, versets 104, 10, 32, 47, 72, 127, 11, 162, 36, 35).

Le soleil se lève : les gens s’empressent vers leurs occupations. Chacun a son but, ses intentions. Comme l’âme dans le corps, ainsi est un but et une intention dans chaque occupation humaine. Un travaille, se préoccupant de trouver des trésors périssables ; un autre, pour se procurer d’abondantes jouissances ; un autre encore, pour acquérir la gloire terrestre et vaine ; enfin, un autre pense que ses actions ont pour but le bien de l’État et de la société. Celui chez qui les lois du Seigneur ont la faveur, dans toutes ses occupations, dans toutes ses œuvres, a pour but de plaire à Dieu. Le monde devient pour lui un livre des commandements du Seigneur. Il lit ce livre par ses actes, par sa conduite, par sa vie. Plus son cœur lit ce livre, plus il est instruit par l’intelligence spirituelle, et plus il s’emplit de ferveur pour suivre la voie de la piété et de la vertu. Il acquiert les ailes flamboyantes de la foi, il commence à piétiner toute peur de l’ennemi, à se transporter au-dessus de tout abîme, à avoir l’audace de toute bonne entreprise. Bienheureux un tel cœur ! Un tel cœur est « l’homme bienheureux ».

La nuit tombe avec ses ombres, sa pâle lumière, diffusée par les lampes nocturnes du ciel, rassemble les hommes, de la surface de la terre, dans leurs tentes, dans leurs abris. Dans ces abris il y a l’ennui, le vide de l’âme ; on essaie d’étouffer sa souffrance par de folles distractions ; l’oisiveté, la dépravation des mœurs se livrent à des divertissements bruyants, et les vases du Temple de Dieu, l’intellect, le cœur et le corps, sont employés par Balthazar pour des fins criminelles. L’esclave de la terre, l’esclave des soucis passagers de la vie, à peine libéré des préoccupations dans lesquelles il était plongé dans le courant de la journée, prépare dans le calme nocturne les nouveaux soucis pour la journée suivante ; et tous ses jours et ses nuits, toute sa vie sont un sacrifice à l’agitation et à la putréfaction… L’humble veilleuse est allumée devant les saintes icônes, elle diffuse une douce lumière là où couche le juste. Lui, il est avec sa préoccupation, avec son souci incessant qui le consume. Il apporte vers sa couche le souvenir de son activité journalière : il la compare avec les Tables, sur lesquelles était tracée la volonté de Dieu, révélée à l’homme, avec les Écritures. Les imperfections dans ses actions, dans ses pensées, dans les mouvements de son cœur, il les soigne par le repentir, les lave par les larmes ; il demande au Ciel des forces nouvelles, une lumière nouvelle pour renouveler et augmenter ses exploits. Une lumière pleine de grâces, une force surnaturelle descend de Dieu vers l’âme et elle apporte des prières accompagnées d’un douloureux sentiment de misère, de faiblesse, de la facilité avec laquelle l’homme peut tomber. Ainsi « le jour au jour proclame la parole, et la nuit à la nuit en transmet la connaissance » (Ps 18, 3). Ainsi, la vie est alors une réussite incessante, des acquisitions sans fin. Celui qui vit ainsi est « l’homme bienheureux ».

Et il sera, cet homme « comme l’arbre planté près des eaux courantes » (Ps 1, 3). Un tel arbre ne craint pas les rayons ardents du soleil, ne craint pas la sécheresse : ses racines sont toujours imbibées d’humidité, elles n’attendent pas les pluies, elles ne souffrent jamais de manque de nourriture, ce manque à cause duquel les arbres qui poussent dans les endroits montagneux et arides sont souvent malades, souvent se dessèchent et meurent. L’homme, disposé à la piété, mais qui mène une vie dissipée, qui ne s’occupe de l’étude des lois du Seigneur que peu et superficiellement, est comparable à cet arbre qui pousse sur la hauteur, en espace libre pour l’action des vents et du soleil, qui de temps à autre boit la pluie céleste, de temps à autre est rafraîchi par la rosée céleste. Parfois il est même rafraîchi par la rosée de l’attendrissement, parfois la pluie vivifiante des larmes du repentir tombe sur son âme desséchée, parfois son esprit et son cœur sont aussi ranimés par un élan vers Dieu, mais cet état n’est pas, ne peut pas être constant, ni même continuel. Les pensées et les perceptions d’ordre religieux qui ne sont pas instruites par une connaissance totale et claire de la volonté de Dieu n’ont aucune précision, aucune base et, pour cette raison, n’ont pas de force, ni de vie. Celui qui étudie jour et nuit les lois du Seigneur est semblable à un arbre planté près des eaux courantes. Des eaux fraîches coulent continuellement tout contre ses racines ; son esprit et son cœur, ces racines de l’homme, sont plongés en permanence dans les lois du Seigneur, ils sont abreuvés par les saintes lois du Seigneur ; pour lui bouillonnent sans cesse les fils d’eau de la vie éternelle, purs et pleins de force. Ces eaux, cette force, cette vie, c’est l’Esprit Saint qui demeure dans les commandements de l’Évangile. Celui qui s’absorbe constamment dans les Écritures les étudie dans l’humilité de l’esprit, par la prière, demandant à Dieu de les comprendre ; celui qui dirige toutes ses œuvres, tous les mouvements secrets de son âme selon les commandements de l’Évangile, celui-là, infailliblement deviendra uni à l’Esprit Saint qui demeure en eux. « Je fais partie », a annoncé de Lui-même l’Esprit Saint, « de tous ceux qui Te craignent et qui gardent Tes commandements ».[ii]

L’étude des lois du Seigneur demande de la patience. Cette étude est le salut de ton âme : «  Par votre persévérance », ordonne le Seigneur, « vous sauverez vos âmes » (Lc, 21, 19). C’est la science des sciences ! C’est la science céleste ! C’est la science transmise à l’homme par Dieu ! Ses voies sont tout à fait autres que les voies ordinaires, par lesquelles avancent les sciences terrestres, les sciences humaines, les sciences engendrées de sa propre lumière par notre intelligence déchue, pour notre état de chute. Les sciences humaines s’enorgueillissent, enflent l’intellect, réalisent, font grandir le « MOI » humain ! La science de Dieu se révèle à l’âme préparée, rodée, lissée par le renoncement à soi-même, qui, en raison de son humilité, a comme perdu son indépendance : elle est devenue un miroir, qui n’a aucune apparence propre et qui, pour cette raison, est capable de recevoir et de refléter les traits divins. La science divine, c’est la sagesse de Dieu, le Verbe de Dieu. Le fils de Sirah en parle : « La sagesse élève des enfants et prend soin de ceux qui la cherchent. Celui qui l’aime, aime la vie, ceux qui la cherchent dès le matin seront remplis de joie, celui qui la possède, héritera la gloire ; où il porte ses pas, le Seigneur le bénit ; ceux qui la servent rendent un culte au Saint, et ceux qui l’aiment sont aimés du Seigneur ; celui qui l’écoute juge les nations, celui qui s’y applique habite en sécurité » (Si 4, 11-15). Telle est la science divine ! Telle est la sagesse de Dieu ! Elle est la révélation de Dieu. Dieu est en Elle ! L’accès vers Elle est par l’humilité. L’accès vers Elle est par le renoncement à son intelligence ! Elle est inaccessible pour l’intelligence humaine, Elle l’a rejetée, Elle l’a reconnue insensée. Et lui, son téméraire et orgueilleux ennemi, d’une façon blasphématoire, il la considère comme folle, il est scandalisé par Elle parce qu’Elle est apparue aux hommes sur la Croix et les a illuminés de cette Croix. L’accès vers Elle, par l’abnégation ! L’accès vers Elle, par le crucifiement ! L’accès vers Elle, par la foi ! Le fils de Sirah continue : « S’il se confie en Elle, il l’aura en partage » (Si 4, 16).

La véritable foi, qui est agréable à Dieu, dans laquelle il n’y a aucune ruse ni tromperie, consiste à accomplir les commandements de l’Évangile, à les implanter laborieusement et en permanence dans son âme ; elle consiste dans le combat avec la raison, avec les sensations impies, les mouvements du cœur et du corps. La raison, le cœur et le corps de l’homme déchu sont hostiles à la Loi du Seigneur. La raison de l’homme déchu n’accepte pas la raison de Dieu, le cœur déchu résiste à la volonté de Dieu ; le corps lui-même, atteint par la corruptibilité, a acquis sa propre volonté qui lui a été donnée par la chute, et celle-ci lui a transmis avec abondance la connaissance meurtrière du bien et du mal. Notre voie vers la sagesse de Dieu est étroite et affligeante ! C’est la sainte foi qui nous mène vers elle, foulant et brisant la résistance de la raison, du cœur et du corps déchus. Là il faut de la patience ! Là sont nécessaires la fermeté, la constance et une grande patience ! « Par votre persévérance vous sauverez vos âmes ». Celui qui veut porter des fruits spirituels, qu’il mène à terme, avec patience, une longue guerre contre le péché, remplie de diverses révolutions et de malheurs ! Seul pourra voir le fruit de l’Esprit sur l’arbre de son âme celui qui choiera par une grande et courageuse patience ce saint et tendre fruit… Écoutons, écoutons encore le très Sage ! « La sagesse », annonce-t-il, « peut le conduire d’abord par un chemin sinueux, faisant venir sur lui, son élève, crainte et tremblement ; le tourmenter par sa discipline jusqu’à ce qu’elle puisse lui faire confiance ; l’éprouver par ses exigences. Puis elle revient vers lui sur le droit chemin, et le réjouit, et lui découvre ses secrets » (Si, 4, 17-18).

Des jours, des mois, des années passent, arrive le temps, le temps connu par Dieu qui «  a fixé les temps et les moments de Sa propre autorité » (Ac 1, 7), et l’arbre planté près des eaux courantes porte son fruit. Ce fruit, c’est la communion visible avec l’Esprit Saint, promise par le Fils de Dieu à tous ceux qui croiront en Lui dans la vérité. Il est beau, il est divin, le fruit de l’Esprit. Il transforme l’homme entier ! Les Saintes Écritures sont transportées du livre dans l’âme ; la Parole de Dieu, Sa volonté, le Verbe et l’Esprit sont inscrits par un doigt invisible sur ses Tables, l’intellect et le cœur. Il s’accomplit sur cet homme ce qui a été promis par le Fils de l’Homme : « Des fleuves d’eau vive couleront de son sein. Il dit cela de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en Lui » (Jn 7, 38-39). C’est Son disciple bien-aimé, le favori de la Sagesse et de la théologie qu’Elle dispense qui commente ainsi la parole du Seigneur. « Le feuillage d’un tel arbre jamais ne tombe » (Ps 1, 3). Selon l’enseignement des Pères, le feuillage, ce sont les exploits corporels, et ils reçoivent leur récompense, l’incorruptibilité et la vie, après le renouveau, la renaissance de l’âme par l’Esprit Saint. La volonté d’un tel homme ne fait plus qu’une avec la volonté de Dieu. C’est pourquoi il a Dieu pour aide dans toutes ses entreprises et tout ce qu’il fait réussira » (Ps 1, 3).

Mais l’image des impies est autre ! L’inspiré David ne les compare pas aux arbres ou à quelque chose d’autre qui a la propriété, les signes de la vie ! Pour eux, c’est une autre, une autre comparaison ! « Rien de tel pour les impies, rien de tel » chante le royal Prophète, « mais ils seront comme la poussière, que le vent emporte de la surface de la terre » (Ps 1, 4). Impies ! Vous êtes la poussière privée de vie, soulevée de la surface de la terre par un tourbillon orageux, l’agitation bruyante du monde, qui tourne dans l’air et qui se précipite comme un nuage épais, masquant le soleil et toute la nature.

Ne regarde pas ce nuage ! Ne crois pas à l’illusion de tes yeux ! Pour eux, une simple poussière, une insignifiante poussière peut faussement paraître un nuage. Ferme les yeux pour un instant et le nuage de poussière s’envolera, porté par le puissant souffle instantané du tourbillon, sans endommager ta vue. Dans un instant, tu ouvriras les yeux, tu regarderas : où est ce grand nuage ? Tu chercheras sa trace, et il n’y a aucun signe de son existence.

David continue de proclamer par son terrible chant la terrifiante, la fatale décision concernant les impies : « C’est pourquoi les impies ne se relèveront pas au jugement, ni les pécheurs, dans l’assemblée des justes » (Ps 1, 5). Les impies ne participeront pas à la première résurrection que saint Jean a décrite dans l’Apocalypse[iii], à la résurrection spirituelle qui se produit pendant la vie terrestre, lorsque l’Esprit, qui accomplit tout, touche l’âme et la renouvelle pour la vie éternelle. L’âme ressuscite, elle se ranime pour la vie en Dieu ! Son esprit et son cœur s’illuminent, ils deviennent communiants de l’intelligence spirituelle. L’intelligence spirituelle, c’est le sentiment de la vie éternelle[iv], selon la définition des saints. Cette même intelligence est le signe de la résurrection. Ainsi, au contraire, le raisonnement charnel est la mort invisible de l’âme (Rm 8, 6). L’intelligence spirituelle, c’est l’action de l’Esprit Saint. Elle voit le péché, elle voit son âme et celle des autres, elle voit les passions en elle et dans les autres, elle voit les filets du Prince de ce monde, elle dépose toute pensée qui s’élève contre la raison du Christ, repousse de soi le péché sous quelque aspect qu’il se fût approché, parce que l’intelligence spirituelle, c’est le royaume, la lumière de l’Esprit Saint dans l’intellect et le cœur. Les impies ne se relèveront pas pour un discernement spirituel. Ce discernement spirituel, c’est l’assemblée des justes uniquement, c’est leur héritage. Il est imprenable et incompréhensible pour les impies et les pécheurs. Il est la Vision de Dieu, et seuls les cœurs purs verront Dieu (Mt 5, 8).

La voie des impies est exécrable pour Dieu, elle Lui est tellement étrangère et abominable que les Écritures représentent Dieu détourné d’elle, comme ne la connaissant pas. Au contraire, la voie de la vérité est tellement agréable à Dieu que l’Écriture dit d’elle : « Le Seigneur connaît la voie des justes » (Ps 1, 6). Effectivement, Lui seul connaît cette voie ! Bienheureuse est cette voie ! Tu conduis vers Dieu ! Tu es cachée dans le Dieu éternel ! Ton commencement, c’est Dieu et ta fin, Dieu ! Tu es éternelle comme Dieu est éternel.

La voie des impies a une limite, elle a un triste terme ! Cette limite est au bord d’un profond et sombre abîme, l’éternel dépôt d’une mort éternelle. Et, pour toujours, la voie des impies va à la perdition, dans ce terrible abîme, en amenant auparavant vers lui et y faisant périr tous ceux qui l’ont empruntée.

« Le Seigneur connaît la voie des justes, mais la voie des impies va à la perdition. » (Ps 1, 6) Bienheureux l’homme qui ne s’en est pas allé au conseil des impies, qui n’a pas été séduit par leur façon de penser, par leurs règles morales, leur conduite, « mais qui se complaît dans la Loi du Seigneur ».

Ainsi chantait le céleste et admirable Chanteur ; et l’ermite était à l’écoute de son chant saint et inspiré.

 

 

RITUEL DE L’ATTENTION À SOI POUR QUI VIT AU MILIEU DU MONDE.[v]

 

            L’âme de toutes les pratiques spirituelles dans le Seigneur, c’est l’attention. Sans l’attention, toutes ces pratiques sont infructueuses, mortes. Celui qui désire le salut doit s’arranger pour rester attentif à soi non seulement dans la solitude, mais même lors des distractions dans lesquelles, parfois, même involontairement, il est entraîné par les circonstances. Que la crainte de Dieu prévale sur tous les autres sentiments dans la balance du cœur : alors il sera plus facile de rester attentif à soi dans l’hésychia de la cellule, comme aussi au milieu du bruit environnant.

Une modération raisonnable dans la nourriture concourt beaucoup à être attentif à soi : elle réduit la chaleur du sang. Tandis que l’échauffement du sang, causé par une nourriture superflue, par un excès de mouvements du corps, par l’excitation de la colère, par l’enivrement de la présomption, etc., fait naître une multitude de pensées et de rêveries, autrement dit la distraction. À celui qui désire être attentif à soi, les saints Pères prescrivent en premier lieu une abstinence modérée, proportionnée et permanente dans la nourriture. (Philocalie, 2e partie, chapitre de saint Philothée le Sinaïte).

Au réveil, à l’image du réveil des morts qui attend tous les hommes, dirige tes pensées vers Dieu, apporte en sacrifice à Dieu les prémices des pensées de l’intellect qui n’a pas encore accueilli en lui une vaine impression quelconque. Ayant accompli avec calme et beaucoup de prudence tout ce qui est nécessaire au corps de celui qui s’est levé du sommeil, lis la règle habituelle de prière, en te préoccupant moins de la quantité des prières que de la qualité, c’est-à-dire qu’elles soient accomplies avec attention et, en raison de l’attention, que le cœur soit sanctifié et ranimé par un humble attendrissement dans la prière et par une consolation. Après la règle de prière, te préoccupant à nouveau de toutes tes forces, de l’attention, lis le Nouveau Testament, de préférence l’Évangile. Lors de cette lecture, fais soigneusement attention à toutes les instructions et commandements du Christ, afin de diriger d’après eux ton activité visible et invisible. La quantité de lecture est définie par les forces de l’homme et les circonstances. Il ne faut pas surcharger l’intellect par la lecture superflue des prières et des Écritures, de même il ne faut pas négliger ses obligations pour une pratique immodérée des prières et de la lecture. Comme un emploi superflu de nourriture dérange et affaiblit l’estomac, ainsi un emploi immodéré de nourriture spirituelle affaiblit l’intellect, produit en lui un dégoût pour les exercices pieux, y introduit l’acédie (Isaac le Syrien, homélie 71). Pour les débutants, les saints Pères proposent des prières fréquentes, mais brèves. Lorsque l’intellect grandira spirituellement, s’affermira et deviendra adulte, alors il sera capable de prier incessamment. C’est aux chrétiens qui ont atteint l’âge des parfaits dans le Seigneur que s’adressent les paroles du saint apôtre Paul : « Je veux que les hommes prient en tout lieu, en élevant des mains pures, sans colère ni mauvaises pensées » (1 Tm 2, 8), c’est-à-dire sans passion et sans distraction quelconque ou dissipation. Ce qui est propre à un homme n’est pas propre à un enfant. Éclairé par la prière et la lecture, par le Soleil de la Vérité, notre Seigneur Jésus-Christ, que l’homme sorte pour les œuvres de son cheminement de la journée, attentif à ce que, dans toutes ses œuvres et ses paroles, dans tout son être, règne et agisse la toute sainte volonté de Dieu, dévoilée et commentée aux hommes dans les commandements évangéliques.

Si, dans le courant de la journée, surviennent des instants de liberté, emploie-les à la lecture attentive de quelques prières choisies ou de quelques textes choisis des Écritures et, par eux, affermis à nouveau les forces de l’âme, épuisées par une activité au milieu du monde ! Mais si ces instants précieux n’arrivent pas, il faut les regretter comme la perte d’un trésor. Ce qui a été perdu aujourd’hui, il ne faut pas le perdre le lendemain, parce que notre cœur s’adonne facilement à la paresse et à l’oubli, dont naît l’ignorance ténébreuse, et périlleuse pour l’œuvre de Dieu, pour l’œuvre du salut de l’homme.

S’il t’arrive de dire ou de faire quelque chose de contraire aux commandements de Dieu, soigne immédiatement cette faute par le repentir et, par un repentir sincère, retourne sur la voie de Dieu, dont tu t’es écarté par la transgression de la volonté de divine. Ne t’attarde pas hors de la voie de Dieu !

Aux pensées, rêveries et sentiments de péché, oppose avec foi et humilité les commandements évangéliques, en disant comme le saint patriarche Joseph : « Comment ferais-je un aussi grand mal et pécherais-je contre Dieu ? »  (Gn 39, 9).  Celui qui est attentif à soi doit renoncer à toute rêverie en général, quelque tentante et décente qu’elle paraisse : toute rêverie est une errance de l’intellect hors de la vérité, dans la contrée des fantômes illusoires, de l’irréel, qui flattent l’esprit et le trompent. Les conséquences de la rêverie sont la perte de l’attention à soi, la distraction de l’intellect, la dureté du cœur pendant la prière et, de là, le dérèglement de l’âme.

Le soir, en allant dormir, — par rapport à la vie de la journée, c’est la mort —, examine tes actions de la journée passée. Pour mener une vie attentive, un tel examen n’est pas difficile, car, par l’attention à soi, l’oubli, si naturel à l’homme distrait, est anéanti. Donc, t’étant souvenu de tous tes péchés, commis en acte, en parole, en pensée ou par sentiment, apporte à Dieu ton repentir, avec, au cœur, la disposition et l’engagement de t’amender. Ensuite, ayant lu la règle de prière, termine par la pensée de Dieu la journée que tu as commencée par cette même pensée.

Où vont toutes les pensées et les sentiments d’un homme qui dort ? Quel est cet état mystérieux, le sommeil, au cours duquel l’âme et le corps sont en vie et en même temps ne vivent pas, où ils sont étrangers à la reconnaissance de leur vie et sont comme morts ? Le sommeil est aussi incompréhensible que la mort. Pendant ce temps, l’âme se repose, oubliant les plus durs chagrins et les malheurs terrestres, à l’image de son repos éternel ; et le corps… s’il se relève du sommeil, alors, immanquablement, il ressuscitera des morts ! Le grand Agaphon a dit : «  Sans une attention à soi redoublée, il est impossible de réussir dans la vertu ! » (Paterikon du Skite). Amen.



[i] Traduction par le Père Syméon, datée du 29 mars 1994, d’un texte extrait des Expériences ascétiques de l’évêque saint Ignace Briantchaninov.

[ii] Ps 118, 63. Ainsi a été commenté ce verset par saint Pimène le Grand, voir Paterikon du Skyte.

[iii] Ape 20.

[iv] Saint Isaac le Syrien, disc. 38

[v] Écrit en raison du désir d’une certaine personne laïque pieuse, de mener une vie attentive au milieu du monde.